Journal de création de La Pire Espèce | Un motton sous vide
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Futur_interieur-0819

16 Mar Un motton sous vide

En décembre dernier, tandis que l’équipe de la Pire Espèce menait une étude sur Futur intérieur dans une mouture pour petit plateau, il est arrivé un truc inouï : j’ai été émue.

Non pas que je ne sois jamais émue (ce serait plutôt le contraire: mes lacrymales répondent comme des bons petits soldats à tous les scénarios prévisibles). Non! Ce n’est pas moi qui rends cette réaction inouïe, c’est eux!

À la Pire Espèce, on pratique la distance, ce qu’Olivier qualifiera de distance ironique lors d’une de nos conversations. Ce n’est pas qu’aucune émotion ne soit en jeu, mais on ne cherche pas à vous faire sortir de la salle les chakras virés à l’envers, le cœur enflé d’eau salée. On ne cherche pas à vous triturer le nerf séduisant de l’émotion pleureuse.

D’ailleurs, il y avait dans cette étude de Futur intérieur une scène particulièrement réussie où l’un des astronautes, dédoublé, s’observait en train de marcher sur un fil. Certains indices nous permettaient de croire qu’il marchait sur un de ses fils organiques, peut-être ce fameux nerf de l’émotion pleureuse. Cette belle scène pourrait être une analogie du travail de la compagnie. Non seulement la Pire Espèce entretient la distance, mais elle fait du public le complice de cette distance, comme le magicien qui explique ses trucs. Les créateurs sont conscients de marcher sur un fil à côté d’eux-mêmes – oui, vous pouvez penser à Saint-Denys-Garneau qui marche à côté de sa joie – et ils attirent l’attention du public sur le subterfuge.

Mais la distance n’implique pas que tout se passe dans le détachement. Il se brasse toujours mille choses à la Pire Espèce : une stimulation intellectuelle, mais aussi une chasse aux trésors référentiels, une tendresse en clins d’œil. Et parfois, le motton vous pogne presque par hasard… C’est souvent inattendu et vous jetez sur cette émotion-là un œil étonné, comme si vous la voyiez pour la première fois. Nous sommes bien loin de l’émotion programmatique à laquelle nous ont habitué bien des produits culturels, trame sonore efficace en soutien.

Cette surprise émotive, elle m’arrive chaque fois devant Petit bonhomme en papier carbone quand Éthienne est enfermé dans la salle de bain, vivant toute sa culpabilité dans ses intestins. Tout ça est drôle, loufoque même. Mais le fait qu’au milieu de ce conte improbable émerge soudain une image tellement juste du désarroi d’un enfant qui ne sait pas quoi faire avec ses sentiments, ça me vrille un peu l’intérieur.

Mais revenons à cette étude sur Futur intérieur et à mon émotion pas prévue au scénario. Il faut nous imaginer en salle de répétition en train de réinventer des scènes qui ont existé dans un autre contexte. C’est une pure démarche pirespècienne : les comédiens testent des manipulations, Julie Vallée-Léger se promène avec un rouleau de tape ou sort un objet miraculeux de son chapeau, Olivier et Francis orchestrent le risque de fausses notes. On cherche (excluant la personne qui écrit ceci qui se contente d’observer) et parfois on trouve… une machine pour mettre sous vide.

L’idée du « sous vide » était déjà bien présente dans la première mouture de Futur intérieur. Il restait à tester ce qui pouvait être mis sous vide dans cette nouvelle version : ciseau, figurines, jujubes et quoi encore? (Une machine pour mettre sous vide à un fort potentiel addictif. On finit par vouloir ensacher l’univers…)

Nous étions à travailler la scène où un des Robert établit une communication téléphonique avec sa fille. Pendant cet échange absurde – quelque part entre la naïveté du mot d’enfant et l’étrangeté de David Lynch -, un autre acteur manipule des images qui deviennent un sous-titrage à la conversation. L’absurdité n’en est que décuplée tant les associations entre les images et les mots sont saugrenues. À la fin abrupte de la conversation avec sa fille, Robert se lève et confisque les images qui le concernent. Ils les parcourent avant d’en conserver une seule. Une seule image pour un seul souvenir? Vrai ou palliatif? Nous n’en saurons rien.

Rien sauf que Robert mettra l’image sous vide avant de la glisser dans sa poche.

Quand le tapon de papier est sorti de la machine, reste d’on-ne-sait-quoi étouffant sous le plastique, ma gorge s’est nouée. Je ne sais pas ce qui m’a pris. Peut-être ma sacro-sainte peur de l’oubli. J’ai pensé à la cryogénisation, autre lieu commun de la science-fiction. La petite fille en moi, à jamais marquée par Han Solo sous glace? Peut-être…

Parlant de Han Solo, il est vrai que devant le dernier Star Wars aussi j’ai eu un pas mal gros motton, mais Lucas a investi plusieurs zéros dans une trame sonore faite pour ça.

À la Pire Espèce, ils ont juste eu besoin d’une machine à mettre sous vide (qui fait d’ailleurs un bruit plutôt désagréable). Et ce souvenir chiffonné m’a surprise quelque part dans une émotion creuse, là où je n’attendais rien de tel.

 

Photo : Jeanne Bertoux

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