Journal de création de La Pire Espèce | Les jujubes et le sacré
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09 Fév Les jujubes et le sacré

En décembre 2015, la Pire Espèce consacrait une étude à leur spectacle Futur intérieur. Présenté un an avant aux Écuries, ce spectacle de science-fiction se déployait sur un grand plateau favorisant les images un peu cinématographiques, les éclairages sophistiqués et un langage scénique assez différent de ce à quoi la compagnie nous avait habitués. Mais la griffe y était : la poésie, l’objet vivant, le jeu avec les clichés. Un an plus tard, l’étude visait à ramener la proposition à des dimensions plus modestes. Installés dans un petit studio des Écuries, on a voulu se rapprocher de la perspective de l’objet, des bruits de bouche sans micro et des éclairages de proximité. Entre autres innovations, les trois astronautes vêtus de rouge (Robert trois fois) bénéficiaient chacun de deux représentations d’eux-mêmes : une figurine… et un jujube en framboise.

La proposition de Futur intérieur repose sur l’idée d’un univers en expansion. Comme l’explique Robert (celui d’Étienne Blanchette) à des enfants qui posent d’étranges questions : la meilleure preuve de l’expansion de l’univers, c’est le décalage vers le rouge. Mais il y a plus : le volume dans lequel travaillent ces astronautes semble aussi en expansion, rappelant étrangement la bibliothèque de Borges et ses espaces symétriques. Et combien y a-t-il de gens dans ce volume? Personne ne semble vraiment le savoir. Les trois Robert sont-ils la même personne? Sont-ils des clones?

C’est en ouvrant une porte qu’il n’avait jamais remarqué que Robert (toujours Étienne Blanchette) découvre une montagne de jujubes en framboise.

(Bon, ce n’est pas à proprement parler une montagne de jujubes. Mais c’est bien ça le problème de tenter d’écrire sur le théâtre d’objets. Assis devant le spectacle, il semble évident qu’il s’agit d’une montagne même s’il n’y a pas de montagne. Mais si je vous dis « montagne », vous allez vous plaindre pour fausse publicité si jamais le tout est repris et que la montagne s’avère être un petit tas. Je le sais, je viens des Laurentides et chaque fois que je dis que j’ai été élevée en montagne il y a quelqu’un qui connaît les Rocheuses pour se foutre de ma gueule.)

Toujours est-il qu’en ouvrant la porte, Robert découvre une métaphore de montagne de jujubes (vous ne pourrez pas m’accuser de manquer de précision). Et c’est là que la fête commence…

Si les jujubes sont des représentations des astronautes, comment interpréter cette multiplication des Robert. Il s’agit probablement de clones. D’où viennent-ils? Sont-ils produits en série? Qui est l’original? Bien que ces questions pourraient occuper les astronautes à d’autres moments, l’heure n’est pas vraiment à la recherche de la source de soi. Les Robert ont faim! C’est Robert (celui de Matthieu Gosselin) qui brisera le tabou en gobant un de ses clones comme s’il s’agissait… d’un jujube.

On (incluant surtout la personne qui écrit ceci) pense d’abord à Totem et tabou de Sigmund Freud. Mais quelque chose ne colle pas. Même s’il semble assez évident que manger son clone puisse relever d’un tabou, Freud explique clairement que celui qui transgresse le tabou devient lui-même tabou, honni. Mais rien de tel pour le Robert gourmand. Au contraire, son geste lève le tabou et déclenche une orgie de mangeage de clones.

On pense plutôt à René Girard, philosophe décédé à l’automne dernier, et qui a marqué les esprits à une autre époque avec son livre La violence et le sacré. Dans une lecture girardienne de cette scène-clé, on pourrait croire que les clones sont des victimes sacrificielles. Lorsqu’un premier Robert ose briser le tabou du cannibalisme, il entraîne les autres avec lui dans une espèce de fête sacrificielle. Parce que malgré les réponses évasives des astronautes à cet égard, il est difficile d’imaginer qu’il n’y ait aucune tension ou aucune envie de s’entretuer dans ce ménage à trois. (Ma mère disait toujours que trois, c’est le pire chiffre pour vivre en appartement. Alors, imaginez dans l’espace…) Girard estimait que le sacrifice est une façon de ramener la paix dans une situation de conflit. Bouffer du clone dans un geste de gloutonnerie, c’est un défoulement qui apaise, mais c’est aussi un défoulement sacrificiel qui permet sans doute de rétablir la solidarité dans la petite équipe confinée.

D’une autre façon, le sacrifice permet aussi de détourner les Robert des questions pressantes et métaphysiques qui les occupaient quelques secondes plus tôt. En refaisant l’unité autour d’une victime unique, la question du sens est reléguée à une autre fois. En éliminant leurs semblables, en les ingurgitant, ils contournent la réflexion abyssale que la découverte de cette montagne de clones imposait : mais qui produit donc ces clones? Les astronautes reviennent à leur équilibre flou : ils ne savent pas trop où ils sont, quand ils sont partis, où ils vont. La question de l’origine est alors digérée en même temps que le sacrifice.

Bon, entendons-nous (toujours cette peur d’être poursuivie pour fausse publicité) rien de tout cela ne se trouve comme tel dans la pièce. C’est seulement qu’il y a un tel soulagement, comme spectateur, à les voir se vautrer dans ce qui apparaît comme un interdit bien qu’il ne soit jamais nommé, qu’il me fallait fouiller un peu de ce côté.

Mais je tiens tout de même à préciser, si certains d’entre vous n’ont pas encore bien saisi ce qu’est le théâtre et ce qu’est l’objet, qu’aucun humain n’a été mangé pendant cette représentation. Il s’agit bien d’un tas de jujubes à la framboise. Voilà un exemple fantastique de la magie de l’objet : un petit tas de jujubes et soudain l’équilibre social semble en jeu!

D’ailleurs, bouffer des jujubes à la framboise en quantité démesurée peut aussi provoquer un certain apaisement, même si ce n’est pas à proprement parler un rite sacrificiel. Vous essayerez ça plutôt que le cannibalisme si, par malheur, votre mère ne vous avait pas prévenu qu’il ne faut jamais vivre à trois dans un appartement.

Catherine Voyer-Léger
Essayiste en résidence

 
Photo : Jeanne Bertoux

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