Journal de création de La Pire Espèce | À qui est cette maison que tu me décris ?
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Crédit photo : Mathieu Doyon

04 Nov À qui est cette maison que tu me décris ?

Entretien avec le portrait 4×6 de Gaston Bachelard

Propos recueillis le 8 décembre 2018 à Saint-Boniface

 

T.P.E. : Théâtre de la Pire espèce

P.G.B. : Portrait de Gaston Bachelard

 

T.P.E. : Tout d’abord, merci infiniment d’avoir accepté notre invitation. Comment a été le voyage? Pas trop à l’étroit?

P.G.B. : On s’habitue, vous savez.

T.P.E. : Vraiment?

P.G.B. : Quand on n’a plus qu’un corps réduit comme le mien, on s’accommode des espaces les plus restreints. On se réfugie dans les lieux de la rêverie.

T.P.E. : Ce doit être une bien maigre compensation…

P.G.B. : Mais non! C’est la vie même!

T.P.E. : Une vie de nostalgie?

Mais pas seulement! Tristan Tzara a écrit ces mots que je trouve assez justes : « Une lente humilité pénètre dans la chambre / Qui habite en moi dans la paume du repos. » Allez-y, ramassez-vous sur vous même et mettez vous dans la paume du repos. Intimité, tranquillité, silence : constatez tout ce que vous avez sous la main!

T.P.E. :

P.G.B. : Enfin, comment je vous expliquerais ça… La maison familiale, le grenier des grands-parents, la première chambre, le premier appartement : nous continuons de « vivre » ces lieux sans pourtant y remettre les pieds. Le souvenir n’est pas tout. Dans la maison de votre enfance se confondent sans aucun doute mémoire et imagination. Ne me l’accorderez-vous pas?

T.P.E. : Je… je n’avais jamais envisagé la question de cette… Enfin, venons-en au sujet. Puisque vous me tendez la perche, parlons-en : qu’avez-vous pensé de l’utilisation de la maison durant l’étude de cette semaine?

P.G.B. : Oui, c’est pas mal. La maison est un espace bien particulier. Sa description est une tâche délicate.

T.P.E. : Délicate?

P.G.B. : Oui, les vraies maisons du souvenir, celles où nos rêves nous ramènent, répugnent à toute description. Les décrire, ce serait les faire visiter.

T.P.E. : Et c’est mal, les faire visiter, c’est ce que vous dites?

P.G.B. : Oh, là n’est pas du tout la question! Je ne suis certainement pas là pour vous faire la morale. Non, cela touche à ce que j’ai nommé dans ma Poétique de l’espace le « seuil d’onirisme ».

T.P.E. : « Seuil d’onirisme », je note.

P.G.B. : Imaginons qu’un ami vous décrive une maison à laquelle il pense souvent. Maison qu’il a habitée, qu’il a vue, ou qu’il a rêvée : cela n’a pas d’importance. Imaginons qu’il vous en fasse une description exhaustive de la cave au grenier, vous en listant toutes les odeurs, tous les bruits. Cette maison, vous la visiterez, mais elle ne sera jamais vôtre.

T.P.E. : Je ne suis pas bien sûr de vous suivre.

P.G.B. : Si vous ne me permettez pas de projeter ma rêverie dans votre maison, dont scrupuleusement, vous vous faites l’historien, le géomètre, le photographe, laissez-moi au moins une pièce dont je ne sache pas tout. Un coin. Une armoire dans un coin. Un tiroir dans cette armoire. Je puis m’en accommoder. Mais vous me rendrez la tâche bien difficile si de votre maison vous ne laissez à ma rêverie qu’un tiroir. J’irai sans doute errer dans la maison d’un autre qui m’aura laissé d’avantage d’espace.

T.P.E. : C’est une question d’hospitalité alors!

P.G.B. : On pourrait dire ça. C’est ce que fait le poète : évoquer pour accueillir notre rêverie. Celui qui sait bien évoquer sans trop décrire, celui-là construit des espaces qui appartiennent à tous.

T.P.E. : Merci monsieur Bachelard, j’en prend bien note. Une dernière chose : dites-moi, si je vous racontais la maison de mon enfance, iriez-vous y faire un tour durant le voyage du retour?

P.G.B. : Essayez. On verra.

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