Journal de création de La Pire Espèce | Et si ce miroir déformant disait vrai?
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25 Mai Et si ce miroir déformant disait vrai?

Avril 2017. Enfermés dans une salle au sous-sol des Écuries (la salle des miroirs; ce ne sera pas considéré ici comme un hasard), une dizaine d’artistes réunis par le Théâtre de la Pire Espèce ne réfléchissent (les miroirs réfléchissent aussi plus un hasard) qu’à une chose : adapter!

Des toiles, des films, des récits littéraires, des discours philosophiques : est-ce que tout peut devenir théâtre et à quel prix? Et l’objet, n’est-il pas en soi un outil d’adaptation? De ces quelques jours passés en répétition, je retiendrai pour l’instant l’importance… oui! L’importance du miroir.

Si dans plusieurs des adaptations développées pendant ce laboratoire, le miroir joue un rôle central, c’est peut-être d’abord en raison de l’effet d’étrangeté que l’objet insuffle à la narration. Ceux qui connaissent le travail de Stanley Kubrick ne s’étonneront pas que le miroir soit au cœur d’une relecture du Shining. De la même façon, l’insertion du miroir dans une courte forme inspirée de Un chapitre sur les rêves de Robert Louis Stevenson permet d’insister sur certains aspects irréels.

Au plan symbolique, le miroir est souvent associé à l’étrange ou à la peur, comme au double d’ailleurs. Que fait-on avec les miroirs? On les traverse chez Lewis Carroll, ils nous parlent de beauté dans des contes de fées et leur multiplication dans les Palais des glaces inquiètent puisqu’ils finissent par brouiller constamment les perspectives. Et que dire des miroirs déformants? D’ailleurs, dans La Reine des Neiges (l’original de Hans Christian Andersen), c’est un éclat de miroir dans l’œil ou dans le cœur qui trouble la vue des gens en leur faisant voir le mal partout. Dans ce cas-ci, c’est le diable lui-même qui avait inventé le miroir. Le diable d’ailleurs, disait-on quand j’étais enfant, apparaît à minuit dans le miroir [je l’évoquais déjà dans ce texte].

Cette étrangeté éveillée par le miroir, peut provoquer un peu d’effroi, une émotion qui n’est pas si courante au théâtre. Une fois utilisé comme un objet sur scène, le miroir semble inséré quelque chose de cinématographique qui déplace le docus du spectateur et pulvérise ce qui pouvait rester du quatrième mur. C’est toujours « moi » que l’acteur regarde lorsqu’il jette un œil dans le miroir et permet au spectateur d’en voir le reflet. Dans les deux adaptations évoquées plus haut, les reflets des miroirs accentuaient le malaise et contribuaient à créer l’impression de (mauvais) rêves associés aux œuvres originales. Pourtant, le miroir ne montre rien de plus que ce qui s’y reflète, mais en permettant des cadrages inhabituels et en encadrant l’attention, chaque sujet reflété semble dire quelque chose de neuf sur ce qu’on croyait d’abord comprendre.

Au plan symbolique, le miroir agit donc souvent comme un révélateur et on pourrait même se demander si ce n’est pas justement ce qu’il y a de si dérangeant dans l’idée du miroir déformant : celui-ci dit quand même quelque chose du réel derrière les corps disproportionnés. Le miroir ne peut pas complètement inventer, il doit prendre appui. D’une certaine façon, c’est un peu le propre de l’adaptation : peu importe son procédé, elle déforme une proposition originale, mais toujours pour dire quelque chose qui soit à la foi juste en regard de l’original et pourtant nouveau. Aucun reflet, sans doute, n’est totalement intact.

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