Journal de création de La Pire Espèce | … et puis s’en vont
16034
single,single-post,postid-16034,single-format-standard,ajax_fade,page_not_loaded,,vertical_menu_enabled, vertical_menu_hidden,vertical_menu_hidden_with_logo, vertical_menu_width_260,qode-title-hidden,overlapping_content,qode-theme-ver-7.7,wpb-js-composer js-comp-ver-4.7.4,vc_responsive
P_20160617_112634_1

22 Juin … et puis s’en vont

Le constat n’était pas très surprenant : on a trop peu de temps, d’espace, de moyens pour réfléchir à notre travail. C’est un constat que plusieurs créateurs font. Bien sûr, ils réfléchissent en travaillant, mais ça ne nous permet pas toujours de faire l’économie d’un regard extérieur.

Je ne leur ai jamais dit, mais je n’ai pas trop compris pourquoi la Pire espèce s’est tournée vers moi. Ils auraient pu vouloir une spécialiste du théâtre. Il est vrai que j’ai écrit un livre sur la critique culturelle qui dit exactement ça : la critique devrait être un lieu de réflexion sur l’art, pas un conseil de consommation. C’est peut-être pour ça qu’ils sont venus vers moi, parce qu’ils arrivaient à une conclusion semblable : on ne peut pas passer des années à travailler sur un projet et que le seul espace de discours à propos de ce projet soit quelques articles brefs et éphémères.

Il nous faut donc plus d’espace pour réfléchir. Il nous faut de l’espace tout court! Il nous faut prendre le risque d’une absence de finalité.

J’ai toujours aimé l’écriture en ligne pour ça : elle me soulage par son caractère mouvant. Je la sens moins catégorique que le livre. Il me semble plus facile, quand l’écriture se déploie au fil des événements, sans travail d’édition, d’assumer un caractère « à chaud », partiel et partial. D’accepter de se tromper puisque ce qui est montré à voir c’est ce qui est en train de se construire plutôt qu’une proposition close.

Pour la Pire Espèce, c’était exactement l’idée derrière les études: se donner de l’espace. Pouvoir tester des intuitions, poser des gestes qui se suffisent, qui ne sont pas toujours orientés vers une finalité. Se donner de l’espace, c’est aussi se donner le droit d’errer dans le geste comme dans la pensée. Je vous invite à ce propos à lire le blogue de Lull Lilul qui a partagé son expérience autour de la gaine. Je n’ai fait que rajouter une coucher à cet espace de réflexion qu’ils espéraient.

Cet espace qu’on rêve aussi comme un espace de dialogue. Et je ne parle pas du dialogue tel qu’on l’entend dans une ère d’interactivité! Ce n’est pas pour être bête, mais ça ne me choque pas qu’il n’y ait pas eu des dizaines de commentaires sur ce Journal. Ça ne servait pas à ça.

J’entends le dialogue comme quelque chose de plus vaste. Par exemple, ce qui se passait parfois en salle de répétition quand je partageais une intuition. J’ai un souvenir de longues discussions avec plusieurs des participants. Nous discutions des métaphores, de l’identité culturelle ou du sacré. Toujours est-il que nous nous écoutions. Je pense aussi à un courriel qui arrivait parfois tard le soir, décalage oblige, pendant qu’Olivier ou Francis se trouvait ailleurs. Un courriel qui nommait des choses avec plein de « il faudra en reparler », « je pourrai te montrer », « n’oublie pas de me rappeler », etc. Nous n’avons presque jamais donné suite à ces injonctions. Mais ce n’est pas si grave puisque chaque fois – le coin du drap soulevé, l’idée révélée, le point d’interrogation accentué -, chaque fois ça faisait son chemin dans ma tête, et donc peut-être dans le texte, et donc peut-être jusqu’à vous. Ou alors un jour ce sera le cas. Et ça faisait son chemin dans leurs têtes aussi et ça, je ne peux pas deviner où ça nous mènera.

J’entends aussi le dialogue comme ces entrevues que j’ai menées avec Francis et Olivier. La dernière était la meilleure. Je peux le dire sans me tromper parce que l’enregistreur n’a pas fonctionné. Nous ne vous la partagerons jamais. Mais même ça, ce n’est plus grave maintenant qu’on sait que c’était une pierre de plus dans un dialogue qui a existé et qui existera encore. Demain. Ou peut-être après-demain.

Mais pour l’instant, c’est ici que se termine le parcours de l’essayiste en résidence de la Pire Espèce. Nous avions dit que nous inventerions quelque chose, nous avons au moins inventé ça : un titre qui sonne pas trop mal. Vous avez le droit de le copier. On l’utilise si peu, ce mot d’essayiste, dans notre pays. J’aimerais le voir partout fleurir. J’aimerais sentir qu’on n’a pas peur de ce métier qui consiste à créer avec une matière particulière : les idées. J’aimerais qu’il y ait partout des essayistes qui résident au cœur de vos antres créatifs.

Bon… On sent bien que j’ai de la misère à quitter, hein? En fait tout le monde est pas mal déjà parti. Je suis seule ici, ils m’ont laissé la responsabilité de fermer les lumières du Journal pour l’été…

J’ai commencé ce voyage en vous parlant de la mort de David Bowie, parce que David Bowie me fait penser au Théâtre de la Pire Espèce. Dix-sept textes plus tard, je veux juste souligner que Pierre Lalonde vient de mourir.

Pierre Lalonde ne me fait pas penser à David Bowie. Ni au Théâtre de la Pire Espèce, d’ailleurs.

Mais il me fait penser aux vacances, ce qui n’est pas plus mal dans les circonstances.

Et se souhaiter bonnes vacances, c’est aussi dire que les lumières se rallumeront sans doute dans quelques semaines de cela. Restera à définir quel sera l’espace de ce nouveau dialogue. Une autre affaire à inventer…

Photo: Lucile Prosper

Aucun commentaire

Publier un commentaire