Journal de création de La Pire Espèce | Une histoire de force
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19 Juin Une histoire de force

On peut se demander la question que pose la marionnette à gaine pour des gens habitués à manipuler l’objet. On a pourtant décidé d’en faire une semaine d’étude à la Pire espèce, c’est donc qu’il y avait nécessairement une question. Au moins une…

À la première minute de cette étude, il y avait trois castelets et onze manipulateurs dans la salle, en plus de Francis Monty, Olivier Ducas et Julie Vallée-Léger. (J’étais là aussi, mais j’aime me faire croire que j’observe en silence. C’est faux, mais je continue à faire comme si…) À la première minute de cette étude il y avait donc 14 créateurs qui bourdonnaient dans une atmosphère qui rappelle l’excitation du coffre au trésor. Partout, des marionnettes : certaines magnifiques proviennent de la collection de Felix Mirbt, tandis que d’autres, payées quelques sous, semblent issues d’une caricature d’un conte pour enfants. Ailleurs sur les tables des gants, des tissus, des couleurs, des textures.

À la deuxième minute, Francis et Olivier partageaient des extraits de textes ou des idées d’exploration. À la troisième minute, certains créaient déjà des êtres neufs en faisant des nœuds dans des tissus. Un lapin? Un touareg? Un descendant de Bibi Z99944X?

Et au fil d’arrivée, il y avait tellement d’univers en jeu qu’il serait difficile de les résumer. Me voilà donc un peu mal prise : je ne sais plus qu’elle était la question qu’on se posait à la première minute, mais j’en aurais plusieurs nouvelles à proposer.

Par exemple, une des études déployait deux fois une manipulation identique, avec une tête de rat, sur deux textes différents. Il est fascinant de constater comment la même séquence de gestes peut changer de sens en s’appuyant sur la narration. Lors de l’étude sur la parole, nous avions pourtant constaté que le même texte, dans deux habillages musicaux différents, crée deux histoires différentes. Y aurait-il une hiérarchie des éléments qui fixent nos interprétations: musique > texte > gestes? Je doute que ce soit aussi mathématique, mais tout cela donne envie d’essayer d’autres glissements similaires, comme s’il nous serait possible d’isoler l’élément qui porte en lui le germe de sens le plus significatif, une clé interprétative plus puissante que les autres éléments.

Mais peut-être que la question la plus centrale à mes yeux aura été celle de l’émergence du personnage. Est-ce qu’une main couverte de tissu peut devenir un personnage ou est-ce qu’il lui faut une tête pour que le spectateur y croie vraiment? Dans une courte forme impliquant des bottes miniatures, toute tentative de donner une tête, des yeux, des traits, apparaissait superflue. Ailleurs, la tête semblait nécessaire pour que l’image d’un personnage frappe assez le spectateur pour qu’il oublie la main en action.

Et qu’en est-il de l’intention du manipulateur, particulièrement lorsqu’il est à vue ? Interprétant un apprenti peu talentueux en dialogue avec un maître zen, c’est la manipulatrice qui se gratte la tête d’incrédulité. Repensons d’ailleurs à Ubu sur la table – dont on fêtait la 800e représentation au Festival Fringe de Montréal la semaine dernière – qui s’appuie constamment sur un jeu de transparences et de transferts entre l’objet, la narration et l’intention du manipulateur.

Mais finalement, en observant le résultat de ces recherches, j’en suis venue à me dire que tout ça se résume assez souvent aux rapports de force. Dans plusieurs propositions, on simule une tension entre des objets ou des marionnettes, et c’est cette tension qui est la colonne vertébrale de la narration. Une lutte s’installe entre de petites bottes et un élastique. Une quête d’équilibre émerge quand deux manipulateurs tentent de créer un même personnage en joignant leurs mains. Un face à face très révélateur se tisse entre la tête de rat et le manipulateur.

Peut-être s’agit-il d’une banalité : après tout, les rapports de force sont évidemment au centre de notre rapport au monde. Mais ce que j’aimerais éventuellement explorer c’est le rôle particulier que joue la mise en scène du rapport de force pour faire émerger l’idée d’un personnage quand celui-ci est représenté par une forme ou une matière minimaliste.

Si on opte pour un théâtre qui refuse de s’interroger sur l’essence du personnage, alors peut-être que celui-ci n’émerge que dans sa position par rapport à ce qui l’entoure? Le personnage ne serait alors que le fruit de relations…

(Comme nous, peut-être?)

2 Commentaires
  • La Pire Espèce et la possibilité de créer sans contrainte. – KiKi
    Publié 10:19h, 21 juin Répondre

    […] Le Micro-Festival sera de retour dans deux ans, les études de la Pire Espèce représentent 4 à 6 semaines dans la saisons 2015-2016 . Ma joie fut grande de participer à ces deux évènement MAIS concrètement, je peux dire que je fais partie d’une infime minorité chanceuse d’avoir pu connaître cette expérience et qu’elle ne représente même pas une goutte d’eau dans l’océan. (pour ceux qui le souhaite, je vous conseille les très beau retour sur notre semaine d’études à La Pire Espèce de Catherine Voyer-Léger, auteur en résidence , cliquez ici) […]

  • Journal de création de La Pire Espèce | Le corps, le geste, l’objet
    Publié 20:33h, 17 mai Répondre

    […] questions, je les soulevais déjà l’année dernière face à des expériences semblables et je réfléchissais aussi au rôle central que semble jouer […]

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