Journal de création de La Pire Espèce | Les voix de l’enfer (une chicken en résidence)
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12 Juin Les voix de l’enfer (une chicken en résidence)

Je n’ai à peu près peur de rien de la vie réelle. Mon problème, c’est l’Unheimliche de Freud. L’inquiétante étrangeté. L’apparence du cauchemar. Lynch, Kubrick, Allan Poe, les gens qui se dédoublent, ceux qui voient les morts… Tout ça, ça me fait peur.

Ce fut donc une difficile semaine en salle de répétition pour l’essayiste en résidence – devenue chicken en résidence! De l’évocation d’Hippolyte écartelé par ses cheveux à la traversée du Styx avec le Gros Charon, les exercices nous ont montré le rôle que jouent la voix et les sons dans la texture d’une histoire.

S’agissant d’Hippolyte, je dois dire que je garde un souvenir un peu traumatique de la bande-son des chevaux en folie dans le Phèdre de Jérémie Niel. Cette bande-son te déchirait les entrailles plus encore que le texte original. Heureusement pour moi, l’Hippolyte de la Pire Espèce est né au confluent de trois fleuves : Racine, la chanson à répondre… et les Beastie Boys. Vous vous apprêtez à cesser de lire en vous disant : y’a des maudites limites? Je vous comprends.

Mais à vrai dire (et bien que je sois payée pour faire ceci, je ne suis pas payée pour dire précisément cela) : ça marche pas mal bien! Ce qu’il y a de fascinant dans ce travail en construction, c’est que soudain Hippolyte devient le héros d’une légende québécoise. On l’imagine quelque part en Gaspésie ou en Acadie, dans les remous de chez nous, perdant le contrôle de sa chevauchée, ayant croisé le diable dans les eaux. Hippolyte : l’ancêtre d’un Alexis le Trotteur happé par l’ironie d’un train.

Pourtant, le texte de Racine est toujours au coeur l’adaptation. On dirait que le rythme et la convention mélodique orientent le décor de la scène bien plus encore que le texte. Même constat quand un poème de Desnos est interprété une première fois sur un air country, une seconde fois sous inspiration grégorienne: le même texte propose deux histoires différentes! La semaine dernière, à la Pire Espèce, le son était un objet comme les autres et on aura creusé ses références.

Tout ça pour dire que quand Hippolyte rencontre la chanson à répondre, c’est étrange, certes, mais ça ne m’a pas trop inquiétée. Ça s’est compliqué quand on a convoqué Charon et le Styx grâce à un texte habile de Francis Monty qui évoque une version contemporaine du retour d’Orphée aux enfers.

Alors ma quiétude a vacillé et pour ça, il faut féliciter Pierre Labbé, époustouflant musicien devenu soundpainter devant un chœur d’hommes à la recherche de leurs graves notes très graves. Pour ceux qui l’ignoreraient, le soundpainting consiste en une série de signes qui permettent au chef de chœur d’improviser une œuvre en utilisant les ressources des artistes avec lesquels il travaille. À bien y penser, il y a là quelque chose qui pose la voix humaine comme une pure matière, très proche de ce que devient souvent la matière simple entre les mains de la Pire Espèce.

Je me suis retrouvée autour d’une table où l’un sonnait comme un chanteur de death métal, un autre cherchait le son de Cerbère au fond de son abdomen, et un autre encore émettait un souffle démoniaque sans même donner l’impression de souffler. Heureusement qu’il y avait encore des gens qui attrapaient des fous rires de temps en temps parce que j’aurais fini par me sentir vraiment pas très bien.

Comprenez-moi, quand ils se sont levés pour commencer à mettre tout ça en place c’était très beau, mais aussi vertigineux. Les oreilles plongées dans l’enfer, j’avais les pieds figés dans le ciment comme quand on ne peut bouger d’un rêve qui chavire. Le sentiment était alors similaire à ce que je ressens lorsque, réveillée dans mes nuits d’adulte, je suis pourtant hantée par mes superstitions d’enfant : et si le diable était vraiment dans le miroir de ma salle de bain à minuit?

Conclusion partielle: la voix humaine porte en elle tous les possibles, y compris un complet bestiaire de cauchemars.

1Commentaire
  • Journal de création de La Pire Espèce | Et si ce miroir déformant disait vrai?
    Publié 11:23h, 29 mai Répondre

    […] Au plan symbolique, le miroir est souvent associé à l’étrange ou à la peur, comme au double d’ailleurs. Que fait-on avec les miroirs? On les traverse chez Lewis Carroll, ils nous parlent de beauté dans des contes de fées et leur multiplication dans les Palais des glaces inquiètent puisqu’ils finissent par brouiller constamment les perspectives. Et que dire des miroirs déformants? D’ailleurs, dans La Reine des Neiges (l’original de Hans Christian Andersen), c’est un éclat de miroir dans l’œil ou dans le cœur qui trouble la vue des gens en leur faisant voir le mal partout. Dans ce cas-ci, c’est le diable lui-même qui avait inventé le miroir. Le diable d’ailleurs, disait-on quand j’étais enfant, apparaît à minuit dans le miroir [je l’évoquais déjà dans ce texte]. […]

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