Journal de création de La Pire Espèce | Géométrie de la parole
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01 Juin Géométrie de la parole

On avait à peine recouvertes les braises de l’étude sur la courte forme que nous ouvrions déjà un nouveau chantier. Et ça part mal : je ne sais pas comment le nommer. Sur les feuilles, c’est écrit «Étude sur la parole». Ma parole! C’est comme si on fissurait le sol sous mes pieds, comme si je tombais de vertige, au fond des possibles.

Vite comme ça, je vois au moins trois gros os qui pourraient être attaqués et chaque fois, je ne sais plus trop comment on devrait définir cette idée de «parole». En quête de repères, je suis allée sur Wikipédia. Mal m’en prit : la définition commune est beaucoup trop compliquée pour moi… J’y vais donc de ma propre géométrie instinctive.

Première pointe du triangle : la voix. J’ai déjà posé des questions sur le rôle du bruit, de l’onomatopée en théâtre d’objets. Selon Francis, «en théâtre d’objets on continue à dire sans arrêt que nous ne sommes pas dans la réalité en faisant des sons. Dans Futur intérieur, je raconte que c’est une fusée en faisant le son.» Ici, Francis fait un son de fusée. CQFD. «Jamais personne ne va croire que c’est une fusée, c’est impossible! Je continue à être un conteur et non pas un acteur. Donc l’utilisation de tout mon appareil vocal vient donner de l’information supplémentaire.»

Dans le même ordre d’idée, Olivier précisait que très souvent, ce n’est pas tant dans la phrase ou dans le sens des mots que se passe le plus important en théâtre d’objets. Le texte peut alors devenir une écriture qui résonne avec le travail du geste ou de l’objet, mais une écriture «qu’on n’entend plus comme un texte qui est sensé révéler ce que je pense fondamentalement» mais comme une matière scénique supplémentaire.

On comprend que dans cette étude sur la parole qui se poursuivra la semaine prochaine, cette question plus générale de la voix humaine et de ses potentialités est importante. D’une part, on peut se demander ce qui peut être construit uniquement avec le son : comment un texte peut en venir à évoquer les sabots des chevaux? On peut aussi chercher à faire dévier des références connues. Qu’arrive-t-il d’une fable archiconnue si on la rap? Une prière en chanson à répondre au rythme des cuillères? Sous ce premier angle, la parole est donc surtout une histoire de sonorités, de rythmes, de textures.

Deuxième pointe du triangle : le langage. On peut aussi penser à la déconstruction du langage, qu’il soit inventé comme chez Gauvreau ou cousu autrement comme dans Le discours aux animaux de Valère Novarina. Fallait voir ma face quand Mathieu Gosselin, en pleine réunion, s’est mis à réciter de mémoire un long texte en exploréen… (J’étais émue. Et impressionnée.) Le travail sur la langue comme norme cette fois – que ce soit dans la poésie érotique de Ghérasim Luca ou encore chez certaines féministes qui ont voulu faire exploser le patriarcat de la norme grammaticale – est un autre travail possible sur la parole.

Troisième pointe du triangle : l’adresse et la narration. Que faire avec une narration fuyante sur scène? Pendant que nous discutions de tout cela, j’ai pensé à toute cette littérature qui s’intéresse au démarquage du genre. Monique Wittig, par exemple, dont tout L’Oppoponax est narré au «on». Qu’est-ce que le théâtre peut faire avec un «on»? Que deviendrait le spectateur alors? J’ai aussi pensé à Ananda Devi dans Indian Tango; si l’un des impératifs de la langue française est d’identifier le genre, plusieurs auteurs brouillent les pistes. Comment un tel travail serait-il possible sur scène (au-delà du travestissement qui ne pose pas du tout le même type de question)? La narration écrite permet des ambigüités et des glissements qui ne sont pas faciles à transposer sur scène. Est-ce que l’objet pourrait offrir une piste de réponse, devenant un lieu où on peut déposer une identité fuyante, fruit d’une multitude d’interprétations comme peut l’être le «on»?

Tout ça pour dire que quand je pense «parole», je ne sais plus trop où me lancer en fait. Par où commencer? Est-ce que la parole est au confluent de ces trois pointes? Ou est-ce que j’oublie des pointes?

À votre avis : combien de pointes au triangle de la parole?

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