Journal de création de La Pire Espèce | Fais ça court!
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21 Mai Fais ça court!

Malgré ce que le langage courant peut nous laisser croire, le court et le bref ne sont pas tout à fait la même chose. Après un travail de deux semaines en salle de répétition avec dix interprètes et manipulateurs différents, la Pire Espèce et ses acolytes ont présenté quatorze courtes formes le 20 mai dernier. De ces formes courtes, on pourrait aussi dire qu’elles s’inscrivent dans l’ordre du bref ; un ordre qui ne se définit pas autant dans la longueur que dans le discours.

Le court est toujours relatif. C’est parce que nous avons une idée assez précise de ce qu’est une « longue forme théâtrale » – ou du moins une longueur normale – que nous pouvons définir une forme courte. Le bref, pour sa part, relève davantage de l’idée de concision ou de justesse du propos.

Une des courtes formes présentées vendredi dernier illustre un conte slave baptisé « L’ombre ». Quelques minutes, quelques borborygmes vaguement slaves du conteur, quelques phrases répétées d’un narrateur externe et un monde apparaît, une histoire familiale trop commune dans sa déchirure. À la fois drôle et tragique, l’espace pourtant minimal créé entre paroles, sons et objets, ne laisse pas place à mille interprétations différentes. En répétition, on demande à Jacques Laroche qui interprète le conteur slave, d’être encore plus minimaliste dans sa présentation des personnages du conte. En quelques secondes, la courte forme est encore plus courte, mais il s’agit surtout d’une vraie leçon de brièveté : tout ce qui se dit avec peu. Encore moins. Il faut réduire. Aller à la racine de ce qui fait un personnage. Un tic, un son, un geste (Roland Barthes – encore lui – parlerait d’un biographème, un détail qui résume le tout).

Finalement, la courte forme la plus efficace est surtout la plus brève. Celle qui trouve entre l’objet, le geste et le texte l’équilibre précaire entre le juste-un-peu-trop-d’explications et un propos trop dépecé qui en deviendrait obscur. Chaque fois, et c’est arrivé assez souvent dans ce travail sur la courte forme, que l’explication d’une théorie scientifique complexe est en jeu, cet équilibre est encore plus précaire.

Il est indéniable que la courte forme présentant « le théâtre du plus petit objet du monde » a été un des hits de la soirée de présentation. Pourtant, je jure qu’une semaine avant la présentation publique, devant une répétition autour d’un numéro de chasse à l’électron, je doutais qu’on y arriverait. Quelque part entre la bonne idée et le succès de la forme finale, une impression de se perdre… On en revient à la brièveté. Dans ce cas-ci, l’idée était de faire un pont entre une théorie quantique et le rôle du spectateur au théâtre. S’il s’agissait de le faire le plus platement du monde : une phrase suffirait. Mais bon, l’efficacité plate, ça c’est bon pour les essayistes de mon espèce. Au théâtre, on cherche autre chose : une magie, une métaphorisation évocatrice, un propos abordable et qui laisse pourtant de l’espace aux spectateurs.

Observer ces créateurs travailler, c’est avoir l’impression qu’à un moment ils ont perdu l’équation métaphorique de vue. Mais non. Ils nagent dans une large mer mais savent très bien la rive qu’ils cherchent : ils se donnent simplement l’opportunité de se perdre en chemin. Peut-être y a-t-il une voie plus efficace ou plus esthétique qu’on n’imagine pas encore?

D’autant plus que la brièveté, bien qu’on l’associe au discours, peut aussi être dans le geste. Peut-être alors parlerait-on plutôt de minimalisme. Sur un texte d’Henri Michaux portant sur la mort de sa mère, le « solo de rouleau à pâte » de Antoine Laprise se révèle bizarrement efficace avec son bruit de sel qui crisse sous le bois. Dans plusieurs courtes formes, d’ailleurs, les bruits s’avèrent aussi porteurs d’indices troublants. Sur un texte de Francis Monty, un jeu de couteau et de papier provoque une déchirure qui semble étonnement intime. Dans une autre proposition s’appuyant sur un texte de Raymond Carver, l’œil et le souffle de Simon-Pierre Lambert contre la minuscule fenêtre d’une maquette évoquent vaguement un cauchemar.

Pour tout dire, j’aurais pu écrire un texte sur chacune de ces courtes formes : le devenir clown d’un disciple zen, l’étonnant destin de marionnettes en sac de riz ou le vent du nord d’une migration qui rappelle les actualités.

J’aurais pu, mais je n’ai ni le temps, ni l’espace. On sort d’une telle intensité en se disant qu’on continuerait encore et encore des semaines durant. Mais l’expérience nous a pourtant appris que la densité vient aussi de la brièveté imposée. Mon rôle à moi aussi, c’est de faire court !

Photo : Clémence Doray

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