Journal de création de La Pire Espèce | L’émergence de Persée
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08 Avr L’émergence de Persée

En 2005, la Pire Espèce crée Persée, une fable archéo-mythologique où trois improbables archéologues déterrent le mythe de Persée grâce à des masques en pierre et des amphores en grès. En gros.

Comme souvent chez la Pire Espèce, chaque scène ouvre une porte sur un univers foisonnant où se côtoient clowns et culture générale, absurde et sémiologie, double sens et qualité de l’écriture (textuelle et scénique). Mais histoire de poursuivre le propos que je tenais dans mon récent billet concernant l’émotion inattendue, j’aimerais surtout revenir sur cette scène qui voit naître Persée.

Il faut dire que l’entrée en scène des marionnettes, dès l’apparition du roi Acrisios, a quelque chose de magique. C’est le moment où se rencontrent l’univers clownesque des trois archéologues et la manipulation de l’objet. Jusque là, le récit est porté par les fantasmes et les frasques des trois « héros » : Tetley, don Juan charismatique ; Digby, dont la langue et le corps s’enfargent dans l’ombre du célèbre père ; Phips, fils à sa mère. Mais quand Tetley, à travers une série de gestes qui évoquent le rituel, fait la transition entre l’archéologue qui prend soin de l’artefact… et le marionnettiste qui transforme l’amphore en Acrisios, on reconnaît l’énergie vive qui a séduit un si large public avec Ubu sur la table. Dans Ubu, théière et lavette s’activaient ; ici, les amphores s’incarnent en roi inquiet, en princesse Danaé éplorée… Et éventuellement en Persée.

L’arrivée de Persée sur scène se vit comme une métaphore de l’accouchement. Vêtus de leurs blouses blanches de scientifiques – « Décorum, messieurs, décorum ! » s’exclame Tetley – les archéologues auscultent la caisse 43 avant d’y trouver un étrange objet rattaché à la caisse par un cordon. Pendant que Tetley, en chef de bande qui ne se mouille pas les mains, officie d’étrange façon, les personnages de Digby et Phips forcent jusqu’à la rupture du fameux cordon.

Pendant que Tetley et Phips se concentrent sur les autres objets de la caisse, Digby est particulièrement intrigué par cet artefact libéré du cordon. Celui-ci se retrouvera rapidement réfugié au fond de son bras replié, l’objet évoquant déjà une étonnante fragilité alors même que sa métamorphose en marionnette est à peine commencée. L’efficacité de cette scène rappelle jusqu’à quel point c’est bien plus dans la manipulation de l’objet (que dans sa forme évocatrice ou son décor) que celui-ci s’incarne.

Ainsi, toujours calé dans le bras de Digby, le pot de grès se joint à l’étrange gant noir et le spectateur soudain attendri ne voit plus rien d’autre que des petites jambes qui s’activent avant qu’on tourne vers lui ce qui devient sans conteste la tête d’un petit enfant.

Cette scène se fait presque dans le silence complet. Ni texte ni bande sonore. Si le silence est brisé, c’est par les deux autres archéologues qui parlent de complètement autre chose. Digby semble imperceptiblement bercer l’enfant avant de le poser sur la table où devant nous il apprendra à marcher. Avant même que la « découverte » soit nommée, nous penserons: voici donc Persée.

J’ai regardé plusieurs fois la scène pour tenter de décortiquer sa magie, mais je ne suis qu’une essayiste en résidence. La raison en moi me dit : « Voici un pot de grès avec une anse que je prends pour un nez. Voici un gant noir qui n’a rien de particulier, pourquoi est-ce que je le confonds avec les jambes d’un enfant ? » La spectatrice en moi est fascinée.

Mais il n’y a malheureusement pas en moi de marionnettiste pour vous expliquer vraiment le truc. Je ne peux vous promettre qu’une chose: je poserai des questions, puisque c’est encore ce que je fais de mieux.

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