Journal de création de La Pire Espèce | Entretiens – Extrait #1 – C’est quoi, un objet?
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10 Mar Entretiens – Extrait #1 – C’est quoi, un objet?

Dans le cadre de mon mandat comme essayiste en résidence, je passe du temps avec Francis Monty et Olivier Ducas pour discuter de leur travail. Nous profiterons du journal de création pour vous partager des extraits de ces échanges.

Comme il n’y a strictement aucune règle du jeu qui interdit le paradoxe dans cette démarche, je commence par la fin de notre premier entretien. Pourquoi? D’abord parce que la question primordiale, je ne pouvais pas la poser à froid.  Quand j’ai fini par demander « C’est quoi, un objet? », la première réaction est venue d’Olivier (amusé ou inquiet?) qui a demandé, sans doute histoire de gagner du temps, « Tu veux une définition? ». Après cette question rhétorique, un silence… 20 longues secondes de silence. Un peu plus et les objets se mettaient à voler.

Francis: Ben… C’est quelque chose qui est conçu pour une utilité précise et finalement… nous on n’a pas vu à quoi ça servait pour de vrai.

Olivier: Un peu dans le même ordre d’idée: c’est un objet pratique ou un objet utile… Non, l’objet ne peut pas se définir comme un objet. Je recommence: Un objet c’est une… chose produite pour répondre à un besoin. L’objet a une utilité donnée…

Francis: … dans une certaine culture. Par un certain groupe.

Olivier: Exactement! En fait, c’est conçu pour n’avoir qu’une utilité, mais ça peut en avoir beaucoup et, même au-delà de son utilité, l’objet concentre une quantité phénoménale de sens.

Catherine: C’est intéressant! Et c’est là que je vois un certain lien avec Roland Barthes. Là où à travers ses Mythologies il tente de vider les objets des sens qu’on plaque sur eux, vous poursuivez différemment le même travail. Son approche est plus analytique, la vôtre est poétique. Mais d’une certaine façon, vous travaillez aussi à multiplier les perspectives. Et le mot? Est-ce que le mot est un objet?

Olivier: Parfois les mots parlés peuvent être des objets. C’est d’ailleurs un des aspects qu’on veut étudier dans les prochains mois.

Francis: Oui, le mot comme matière sonore.

Olivier: Parfois d’ailleurs, on travaille juste avec de la matière. On en fait un peu une sous-catégorie. Quand ce n’est pas des objets et que c’est du styrofoam par exemple, la poétique est différente. Ce n’est pas comme travailler avec un objet usiné, associé à une utilisation précise, parfois clairement connoté.

Francis: Mais le mot peut vouloir dire une tonne de choses. L’objet n’a qu’une utilité avérée, le mot en a plusieurs, ça dépend de ce qui l’entoure. Tu peux le faire résonner autrement et lui faire dire autre chose.

Olivier: Ça s’approche assez de la poésie. Normalement un mot a un sens ou quelques sens, mais pas infiniment. Après tu peux le décontextualiser et faire des chocs poétiques.

Francis: Mais en théâtre d’objets, on ne travaille jamais avec l’objet générique. Si je travaille avec une chaise, ce n’est pas la signification des chaises que je transforme, c’est CETTE chaise. C’est pour ça que si on veut travailler avec le mot, même s’il a habituellement la même signification dans tous les contextes, il faut arriver à travailler avec CE mot dans CE contexte pour le faire vivre autrement.

Catherine: Et même cette question de la définition des mots, ça pose plusieurs problèmes intéressants. J’ai beaucoup fait travailler mes étudiants sur la définition de « table » par exemple (avant de leur demander la définition de « femme ») et ils réalisaient bien vite que toute définition crée des exclusions. Travailler à faire imploser la définition, ce n’est pas inintéressant…

Olivier: Et mon impression c’est que ça pourrait passer par le mot comme matière sonore. Certains, lorsqu’ils lisent, récitent, jouent, sont surtout préoccupés par l’idée du mot. C’est très fort cette impression que le mot est seulement un porteur d’idées. À l’autre bout du spectre, il y aurait la possibilité d’être hors de la signification et seulement dans le son: le débit, la façon de claquer les consonnes, etc. Quelque part entre ces deux extrêmes-là, il y a plusieurs possibilités qu’on voudrait explorer.

Catherine: On en reparle au printemps?
Photo : Jeanne Bertoux

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