Journal de création de La Pire Espèce | Des nouvelles d’Ethienne
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Etienne en répétition

03 Mar Des nouvelles d’Ethienne

Petit bonhomme en papier carbone est un bijou dialogique. Vous me direz que c’est sans doute le comble, pour un spectacle dont l’affiche annonce un seul interprète! Mais j’insiste, et pas seulement parce que Francis Monty, manipulant objets, figurines et dessins, incarne plusieurs personnages.

Petit bonhomme est un bijou dialogique au sens où l’entendait le théoricien de la littérature Mikhaïl Bakhtine. Si vous ne connaissez pas Bakhtine, vous êtes tout pardonnés (en vérité, je le connais très mal moi-même); nous ferons donc dans les grandes lignes. Pour Bakhtine, il y a plus dans le texte que le dialogue externe (celui auquel vous pensez spontanément), il y ajoute l’idée d’un dialogue interne. Chaque discours que l’on porte viendrait d’ailleurs, de quelqu’un d’autre. Nous serions donc traversés d’autres discours, de citations, qui finissent par former ce qu’on aime appeler notre voix.

Revenons donc à notre petit bonhomme, Éthienne avec un h, fils officiel d’une vache et d’une mère mais dont l’identité est finalement un croisement de paroles rapportées. Toute tentative d’Éthienne d’établir un monologue sur lui-même achoppe parce que malgré tous ses efforts, nous entendons à travers lui les discours des autres. Après tout, son histoire commence ainsi : « Je suis un enfant de lait de lune crevée. Du moins, c’est ce qu’on m’a toujours raconté. »

Dans ce conte où le texte habile et la performance, qui ne l’est pas moins, s’agencent pour créer un univers où l’improbable côtoie le trop familier (intimidation, recherche des origines, conflits familiaux, etc.), on pourrait croire que le narrateur magnifie sa réalité, laisse ses fantaisies prendre le dessus sur le réel. Mais on pourrait aussi se dire que le récit d’Éthienne est le fruit de différents discours qui le traversent. Un peu menteur, le jeune héros? Sans doute. Mais c’est surtout qu’il se construit une réalité en additionnant les récits des autres et en les interprétant à sa façon.

Son père est-il une vache, « un gros lard qui a peur »? Aux yeux de la mère, ça ne semble faire aucun doute. D’ailleurs, quand il échafaude des techniques pour tuer son père, Éthienne pense l’achever en lui disant que toutes les insultes qu’il lui crie viennent de sa mère. En matière de définition de ses parents, il est un peu le miroir sans tain que l’un et l’autre se tendent.

Autre exemple : Éthienne est-il un animal parce qu’il mange des mouches? Les voisins le pensent et si les voisins le pensent, il n’y a pas vraiment de raison d’en douter. Après tout, « la tête de cochon pense qu’en face de chez elle, vit un maudit chien sale. » Si Éthienne vit dans une ménagerie, c’est aussi parce qu’autour de lui on se crie des noms d’animaux. Mais malheureusement, l’identité dont il rêve, pas un chat ne semble la constater : personne ne voit le cowboy en lui! (Pssst, Éthienne, si ton père est une vache, c’est bien évident que t’es un cow’s boy.)

Même dans sa façon de s’exprimer, Éthienne, comme d’autres narrateurs enfants, devient le porteur des idées des autres : il détourne des proverbes, recourt à des citations qu’il ne maîtrise pas ou emprunte les expressions de ses parents. À propos de son père : « Y’a peur qu’un des pères des enfants des voisins troglodytes téléphone à la police-pas-de-cuisse-la-maudite. » À propos de sa mère : « Ma mère, toujours coquette dans toutes les occasions. On ne sait jamais qui peut débarquer pour souper. » Que ce soit cette description imagée de la police ou cette injonction de la bonne hôtesse, il semble évident que dans l’un et l’autre cas Éthienne a gobé – comme des mouches – des lieux communs que ses parents répètent.

Le moment clé du dialogisme est probablement la scène d’intimidation où Éthienne sauve sa peau en condamnant son fidèle ami Stéphane. La narration souligne que « c’est à ce moment-là qu’Éthienne a entendu cette voix passer au travers lui pour la première fois ». Il conclura plus tard qu’il s’agissait de son ombre. Mais peu importe finalement que ce soit son ombre, sa peur, son instinct de survie, son père qui est victime d’une malédiction, sa mesquinerie… ou sa mythomanie, chose certaine, Éthienne a le profond sentiment que cette voix ne lui appartient pas tout à fait.

Lorsque le médecin lui demandera combien de voix il entend dans sa tête, il trouvera la question aussi insignifiante que « Quel âge as-tu? ». Éthienne est devenu un témoin du dialogisme et ça ne le surprend plus : il entend plein de voix. Entre celle de ses parents, de ses 56 frères, des voisins, de l’interphone de l’école, il essaie de raconter qui il est. En cela, il nous rappelle que nous ne sommes souvent que l’addition des discours qui nous nomment. Ou pour le dire autrement, Éthienne est une figure universelle.

Sauf, peut-être, quand il mange des mouches.

Catherine Voyer-Léger
Essayiste en résidence

Petit bonhomme en papier carbone sera présenté au Théâtre d’Outremont le vendredi 4 mars à 19 h dans le cadre du Festival de Casteliers.

PS : Si tout cela vous émeut mais que vous n’avez pas particulièrement envie d’aller lire Bakhtine, vous pourriez vous rabattre sur le roman Ma mère est une marmotte de Sébastien Chabot. De ruminant à rongeur, Sébaste est un proche parent d’Éthienne.

 
Photo : Mathieu Doyon

1Commentaire
  • Smithc494
    Publié 09:29h, 26 février Répondre

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