Journal de création de La Pire Espèce | Revenir en Ville(s)
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09 Fév Revenir en Ville(s)

« Arrivé depuis peu, et tout à fait ignorant des langues de l’Orient, Marco Polo ne pouvait s’exprimer autrement qu’en sortant des objets de ses valises : tambours, poissons salés, colliers de dents de phacochères, et les montrant par des gestes, des sauts, des cris d’émerveillement ou d’horreur, ou bien en imitant l’aboiement du chacal et le hululement du hibou. »
Italo Calvino, Les villes invisibles

J’ai vu la pièce Villes plusieurs fois, mais bizarrement, il ne m’était jamais venu à l’esprit de retourner lire Les Villes invisibles de Calvino. Pourtant, il y a là une parenté (si ce n’est une parentalité) avouée et assumée. Et retourner à cette collection de courts récits où l’écrivain italien imagine Marco Polo en discussion avec l’empereur Kublai Khan éclaire la proposition scénique de la Pire Espèce. Après tout, de part et d’autre, comme nous venons de le lire, il s’agit de sortir des objets de ses valises…

*

Relisant Calvino, on retrouve l’esprit du spectacle piloté par Olivier Ducas et Julie Vallée-Léger : ces villes qui émergent de deux ou trois détails. Là où l’écrivain italien utilise les mots comme une matière à rêve et à désir, chez la Pire Espèce, c’est toujours un peu la matière qui porte d’abord le récit (sable, sucre, cubes de bois et autres). « Ainsi – dit-on – se confirme l’hypothèse selon laquelle tout homme a dans sa tête une ville qui n’est faite que de différences, une ville sans forme ni figures, et les villes particulières la remplissent. » (Calvino)

On reconnaît aussi des motifs  qui, empruntés à Calvino volontairement ou non, ont fait leur chemin jusqu’à la scène. Si dans la ville de Foedora de Calvino on trouve un palais de métal avec une boule de verre dans chaque salle, on pense à la boule-miroir au cœur de l’Anastasia de la Pire Espèce ou à une ville aquarium baptisée Pénélope. Et difficile de ne pas repenser à la présentation de la ville d’Ève où la main du comédien se superpose aux tracés d’une carte de Granby lorsqu’on lit sous la plume de Calvino : « Mais la ville ne dit pas son passé, elle le possède pareil aux lignes d’une main, inscrit au coin des rues, dans les grilles des fenêtres, sur les rampes des escaliers, les paratonnerres, les hampes des drapeaux, sur tout segment marqué à son tour de griffes, dentelures, entailles, virgules. »

*

Et il y a autre chose. Autre chose qui me chatouillait depuis un moment et que le retour à Calvino permet peut-être de résoudre.

Ève, Anastasia, Mélissa, Pénélope, Mégane… À dire vrai, chaque fois que j’ai vu Villes, je me suis interrogée sur le fait que les noms des villes soient des prénoms féminins. Si le narrateur du spectacle collectionne des villes imaginaires et que ces villes imaginaires ont toutes des prénoms de femmes, dois-je en conclure que le narrateur collectionne en fait des femmes imaginaires? Dois-je en conclure que le narrateur chosifie le corps des femmes en les prenant pour des villes? Hein?

(Vous remarquerez que j’insiste sur la notion de narrateur. Je suis très fortement « team Roland Barthes » sur cette question. Pour moi l’auteur est mort : bang! Zigouillons l’auteur. (C’est une métaphore, évidemment… Mais utile métaphore qui permet d’éviter de faire une thérapie à l’auteur chaque fois qu’on tente de comprendre ce que son texte nous dit.) Fin de la parenthèse.)

Alors? Est-ce que parmi les objets du théâtre d’objets, il y a l’objet femme, objet central de tout un pan de l’histoire de l’art? Hein? Bon, je déconne un peu, mais pourquoi ces prénoms féminins dans un monde où on « dé-genre » tout et où on milite pour les toilettes mixtes?

Ce que m’a rappelé Calvino, c’est que lui aussi avait baptisé la plupart de ses invisibles de prénoms de femme : Léandra, Mélanie ou Moriane. Peut-être que la carte des villes imaginaires créée par la Pire Espèce est une forme de citation ou un hommage au maître? Mais je veux croire qu’il y a plus que ça. La clé est peut-être dans la notion de portrait? Qu’elles soient faites de circuits électroniques, de maïs ou de pellicule, ces villes qui se déploient sont des invitations à la fois matérielles et oniriques à investir le fragment pour imaginer le tout.

Pour vous, lecteur, je retournerai donc voir Villes parce que quelque chose m’échappe encore dans cet atlas de Béatrice et de Geneviève… Il me faut trouver la clé. Et aussi tenter de découvrir pourquoi il n’y a pas de Catherine dans cette géographie. Catherine, un prénom si universel…

Catherine Voyer-Léger
Essayiste en résidence

 
Illustration : Julie Vallée-Léger

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