Journal de création de La Pire Espèce | Pourquoi Villes ?
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28 Mar Pourquoi Villes ?

Tous les arts aspirent à la condition de la musique qui est forme pure.
— Jorge Luis Borges

L’art pictural s’est redéfini il y a plus d’un siècle, avec l’arrivée de la photographie. Il s’est du même coup libéré de la responsabilité qu’il s’était donné de représenter fidèlement la nature. Peut-être pour pouvoir représenter plus justement le réel, ou du moins sa part invisible, jusque là ignorée. La danse moderne s’est aussi guérie des structures narratives romantiques du ballet classique. Le théâtre? Malgré quelques tentatives, malgré les recherches menées par Grotowski, le théâtre reste encore aujourd’hui très majoritairement un art figuratif, où le personnage joue encore et toujours le premier rôle. À l’école de théâtre, je déplorais déjà l’incapacité essentielle de l’acteur, fondement du théâtre, à incarner autre chose qu’un humain. Je rêvais de monter Faisceaux d’épingles de verre de Gauvreau, six pièces écrites intégralement en «exploréen» et où les acteurs pourraient enfin jouer des êtres non-humains. Je rêvais d’un théâtre cubiste, suprématiste, atonal. Je rêvais d’un théâtre libre.

Au Cégep, j’avais précédemment écrit une courte pièce se voulant d’inspiration à la fois pirandellienne et beckettienne. Il s’agissait d’un solo mettant aux prises dans le même corps un personnage et son interprète, le premier cherchant à s’affranchir du second dans une logorrhée tragique qui ne pouvait culminer que dans le mutisme du protagoniste, et ainsi entraîner la fin de la représentation (et la mort du théâtre?). C’était, j’imagine, une pièce autobiographique.

J’en avais contre la tyrannie du personnage. Et je trouvais vain le jeu intellectuel que suggéraient nos scènes, pourries de psychologie. La pièce de théâtre se résumait à une énigme offerte au spectateur, où l’enjeu consistait à comprendre, percer à vif un personnage qui en dirait le moins possible, afin de découvrir les motifs réels de son crime à travers ses silences… juste avant le dénouement.

Enfin, je déplorais le discours ambiant autour du théâtre, où l’ambition du geste artistique se limitait à «créer l’émotion». J’avais envie d’un autre théâtre. J’avais envie d’autres écritures : loin d’une linéarité narrative, loin des habituels courbes dramatiques du drame, loin de l’illusion théâtrale, loin de la perfection formelle destinée d’abord à éblouir. J’avais envie de rapports plus directs (et par conséquent plus risqués) avec le spectateur. J’adhérais pleinement à cette réflexion de Guy Nadon, un de mes professeurs à l’école : «On fait du théâtre parce qu’on est à la recherche d’un interlocuteur privilégié». Il était donc hors de question pour moi de chercher à établir un dialogue avec mon spectateur en répétant de vieilles formules, de vielles formes.

Ubu sur la table, Persée, Roland (la vérité du vainqueur), Gestes impies et rites sacrés, Die Reise, L’anatomie de l’objet : tous les spectacles de La Pire Espèce pour lesquels j’ai écrit, mis en scène ou joué sont des tentatives de s’adresser au spectateur autrement. Des objets scéniques à «lire» et à interpréter hors des codes habituels. Des spectacles en forme de constellations, de collages, de résumés, de faux-documentaires, à l’écriture ouverte, où le spectateur est appelé à jouer un rôle actif ou à faire son (ou ses) montage(s) pour extraire le(s) sens de l’œuvre.

Avec Villes, je m’aventure cette fois avec vous dans un spectacle en forme de collection. Un spectacle qui parle de nous, qui nous observe, nous imagine, multiples et contradictoires, à travers des portraits de villes imaginaires, faites d’objets bien réels. Une création où le tout parlera au singulier (et j’espère à votre singulier). Ce faisant, je réalise un vieux rêve, non pas celui de l’abstraction pure (celui-là, je me le réserve pour plus tard), mais celui de faire du théâtre sans l’intermédiaire du dramatis personnae, ce trou noir qui attire la lumière et réduit le monde à un seul visage, un nom, une histoire, une émotion.

Olivier Ducas

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